Panneau jaune

07/10/2021

Habitué aux panneaux de signalisation avec fond rouge, le jaune-orange est plutôt associé, chez nous en tous cas, aux éléments de signalisation temporaires, en premier lieu lors de travaux de voirie. Aujourd’hui donc place à une petite anecdote sur la signalisation routière.

Red is the new Yellow

Si je vous dit panneau de signalisation octogonal, tout le monde comprend duquel il s’agit, puisque sa forme octogonale le rend unique dans le paysage de la signalétique routière. Ce panneau Stop, son fond rouge, son écriture blanche, tout le monde le connait. Il fait presque partie des meubles, comme s’il avait toujours été là.

Pourtant, aux origines de ce panneau, son fond n’était pas blanc sur fond rouge, mais noir sur fond jaune, d’après l’accord de standardisation américain de 1924. Ce n’est que plus tard que le fond fut changé pour le rouge que nous connaissons actuellement. Sa forme octogonale a elle été gardée, car elle permettait de différencier très clairement ce panneau, par sa forme unique, des autres du système de signalisation routière. Pourquoi donc ce changement de couleur ? Et bien la réponse est tout à faire pragmatique : à l’époque cette peinture jaune était celle qui était la plus résistante dans le temps, assurant une tenue de longue durée, plutôt pratique pour un élément de signalisation routière. Ce n’est donc que plus tard que la peinture rouge, une fois rendue assez résistante, fut adoptée et ce n’est qu’encore plus tard que l’effet de réflection lumineuse fut introduit.

Le panneau stop sur fond jaune
Le panneau stop sur fond jaune, wikimedia

C’est en 1954 que les États-Unis adoptent définitivement le changement de jaune au rouge pour le fond du panneau, et en 1968 qu’il fut adopté par la Convention de Vienne sur la signalisation routière, rendant le système routier cohérent à l’échelle mondiale.


  1. «Stop sign», Wikipedia, (source)
  2. «The cost of Colour», § ’Stop for Yellow’, The Politics of Design, Ruben Pater, p.73, Bis publishers, 2017
  3. «Stop Signs Used to Be Yellow More Recently Than You Think», Reader’s Digest, Meghan Jones, 31 décembre 2017, (source)

Des prélettres à l’écriture inclusive

Prélettres

En intégrant en 2013 l’ANRT, Éloïsa Pérez entame un travail qui se conclura par une thèse doctorale sur l’apprentissage de l’écriture par les enfants.

Dans ce cadre elle conçoit les prélettres, un ensemble de formes géométrique simples permettant aux enfants de se familiariser avec les figures qui, une fois assemblées, permettent d’écrire les lettres telles que nous les connaissons. Ce travail prend, entre autres, la forme de normographes dont on peut retirer certains éléments pour les combiner tels des puzzles, et utiliser les espaces vides comme guides de traçage au feutre, ce qui est l’utilité première du normographe. Comme précédemment dit, Il ne s’agit pas d’écrire des lettres à proprement parler, mais de s’initier au traçage de courbes, lignes et figures abstraites par une approche avant tout exploratoire et plastique. Les enfants sont libres d’expérimenter, de manipuler et de construire des formes à l’envie. L’apprentissage plus dirigé ne vient qu’ensuite.
Ce prélettres, comme leur nom l’indique, forment ainsi les prémisses de la formation des enfants à l’écriture en classe de maternelle, en permettant de les initier à la tenue d’un crayon, de tracer, de dessiner. En somme de développer leur cognition.

Après tout ne pourrait-on pas assimiler des lettres à des dessins conventionnés ? Des objets avant tout plastiques qu’il faut aborder en tant que tel.

Normographes

Les normographes sont un outil d’aisance pour le traçage de formes et dans de nombreux cas de lettres. Il n’y a qu’à suivre le tracé prédécoupé pour obtenir des signes au tracé régulier et précis, utile à qui n’est pas typographe, calligraphe ou peintre en lettres. Pensons par exemple aux caractères stencils, directement issus du mélange fructueux entre les normographes et les pochoirs, qui permettait de peindre rapidement et efficacement des lettres sur tous les supports.

un exemple de normographe, wikimedia

En ce sens le travail d’Éloïsa Pérez s’inscrit dans une continuité d’aide à l’écriture par la construction d’outil, les normographes étant une des voies possibles à explorer.

En droite lignée dans le champ du design, citons ainsi le système de Joseph Albers pour le Bauhaus, le Kombinations-Schrift, pensé entre 1926 et 1931, dont une plaque est conservée au MoMA et est visible ici. Pour les utilisateurs et les utilisatrices les plus avancées citons le PDU, pour Plaque découpée universelle, pensée par Joseph A. David en 1876 et qui permettait, pour peu que l’on sache correctement s’en servir, de tracer l’ensemble des lettres de l’alphabet latin : capitales et bas de casse, ainsi que les signes diacritique et les signes de ponctuation. Ce travail, redécouvert par Dries Wiewauters a d’ailleurs mené à la création d’une famille typographique issue de ce système et publiée en 2010 chez Colophon Foundry.

Normographes inclusifs

Quoi de plus normal donc, au vue de cet héritage que les questions contemporaines liées à l’écriture et la langue investisse une fois de plus cet outil.
Eugénie Bidaut, dans le cadre de son projet de recherche autour de l’écriture inclusive, développe un ensemble de caractères typographiques permettant d’explorer ces question. L’Adelphe Germinal, l’Adelphe Floréal et l’Adelphe Fructidor forment un trio typographique épicène, permettant d’expérimenter avec des outils typographiques le champ des possibles pour le développement d’une écriture (et par extension d’une langue) véritablement inclusive, objectif ultime de son travail de recherche entamé en 2020 à l’ANRT.
À l’occasion du workshop « No No Normo » sur l’écriture inclusive proposé par Bye Bye Binary en juillet 2021 lors du No No Fest, elle propose ainsi un normographe permettant de tracer certains des signes inclusifs développés pour l’Adelphe.

le normographe d’Eugénie Bidaut issu du workshop No No Normo, Eugénie Bidaut

La boucle est ainsi bouclée : quand Éloïsa Pérez facilite aux enfants l’apprentissage des bases de l’écriture, Joseph David donne un outil permettant d’écrire l’ensemble des signes nécessaires à la communication écrite et Eugénie Bidaut vient enfin questionner les normes et conventions de l’écriture actuelle.


  1. Éloïsa Pérez, eloisaperez.fr
  2. « L’écriture en jeu : à propos du travail d’Éloïsa Pérez », Thomas Huot-Marchand, 2018, (source)
  3. « L’Interview Timbrée - 24 - Éloïsa Pérez », Maison tangible, 5 octobre 2017, (source)
  4. « Trace-lettre », wikipedia, (source)
  5. « Pochoir », wikipedia, (source)
  6. PDU, Colophon Foundry, (source)
  7. Josef Albers, Bauhaus Stencil Lettering System (Kombinations-Schrift), 1926-1931, MoMA, (source)
  8. Eugénie Bidaut, eugéniebidaut.eu
  9. « Langage épicène », wikipedia, (source)
  10. No No Fest – festival des pratiques queer, Maison populaire, Montreuil, (source)
  11. « Focus sur… la typographie inclusive avec Caroline Dath » , CNAP, 21 avril 2021, (source)
  12. typo-inclusive.net

Panneaux de signalisation anachroniques

12/02/2021

Comme beaucoup j’ai passé mon permis de conduire, et donc mon code de la route. Passer ce dernier passe pour être la partie la plus ennuyeuse de l’apprentissage de la conduite. Personnellement je suis plutôt d’accord : c’est une étape obligatoire pour des raisons évidentes de sécurité avant d’être effectivement sur la route, mais passer 40 minutes à regarder des images et à appuyer sur des boutons, ce n’est pas très excitant. Le Code de la route, c’est un langage fait de règles, d’icônes, d’indices, de symboles, qu’il faut apprendre à voir, à comprendre et à lire avant de pouvoir tracer la route de manière sûre.

Des signes anachroniques ?

Parmi les nombreux panneaux figuratifs, deux m’ont toujours étonné par leur design. Il s’agit des panneaux indiquant un passage à niveau sans barrière et celui avec barrière, respectivement nommés A8 et A7 dans la nomenclature légale (A étant le groupe des panneaux de danger, de forme triangulaire). Le panneau A8 présente une locomotive à vapeur et la fumée qu’il émet. Le panneau A7 représente une barrière qui me parait être une barrière de jardin en bois typique.

Les panneaux de signalisation A7 et A8
Le panneau A7 (modèle 1977) et le panneau A8 (modèle 1977)

Hormis quelques exception à vertu historique, je pense que l’on peut admettre que les train à vapeur sont loin d’être la majorité des train circulant sur les voies ferrées françaises. Pour la barrière on peut dire que la forme actuelle (nomenclature G2) est tout de même très éloignée du design présenté sur le panneau. Je n’ai d’ailleurs pas trouvé d’éléments historiques indiquant que cette forme correspondait effectivement à un type historique, mis à part une série de photographies de Paul Dubout (ici) montrant, en Australie, des barrières de part et d’autre d’un passage à niveau qui sont très proches du symbole du panneau. À noter que les dites barrières ne sont pas celles qui bloquent la voix, mais celles qui circonscrivent l’espace où voix ferrée et voix routière se rencontrent. On a peut-être là une origine du symbole sur le panneau, si le système australien et français ont des accointances, chose pour laquelle je n’ai aucune preuve.

On a donc là deux exemples de panneaux qui sont très clairement éloignés de la réalité des équipements contemporains, il représentent des éléments qui font écho à une période bien différente. Le panneau A7 a été introduit en 1946, et son symbole principal n’a pas évolué depuis, contrairement à l’évolution de l’équipement automatisé qu’il représente, dont la version actuelle a été formalisée en 1963 avec le dispositif G2, comprenant la barrière XK3, le signal lumineux R24 et les balises J10 (certains dispositifs ont été introduit dans la réglementation officielle après le début de leur utilisation). Le panneau A8, de manière similaire, a été introduit en 1946 et son symbole principal n’a pas évolué depuis, malgré l’arrivée de trains fonctionnant avec des technologies différentes qui on supplantés le train à vapeur.

Les versions historiques des panneaux A7 & A8 : 1946, 1952 et les versions actuelles de 1977.

Pour une mise à jour des symboles

Une question se formule alors : pourquoi ne pas mettre à jour le symbole présent sur ces panneaux, afin d’effacer cette dissonance entre l’élément réel et sa représentation simplifiée sur le panneau ? Après tout des panneaux plus récents montrent de manière plus adéquate l’évolution technologique des transports, avec par exemple le panneau annonçant la traversée d’une voix de tramway, datant de 1999, dans un graphisme assez proche du panneau A8. Évoquons également l’idéogramme annonçant une gare ferroviaire, introduit en premier lieu en 2008, avec un graphisme qui, chose rare, intègre un effet de perspective.

Le panneau A9b, signalant la traversée d’une voix de tramway (1998) et l’idéogramme ID12a signalant une gare ferroviaire (2008).

La signalisation routière est normée au niveau européen et international, avec le traité international de Vienne de 1968 (ici) suivi par l’accord européen de Genève de 1971 (ici). On peut comprendre qu’un changement de symbole puisse ne pas être aussi simple que cela, puisqu’il faudrait trouver un accord à l’échelle de plusieurs pays européens voire à l’échelle mondiale pour adopter un nouveau signe commun. Mais si des accords passés on pu être possibles, je ne vois pas pourquoi un addendum ou une mise à jour cohérente concernant ces deux panneaux ne soit pas possible.

Le problème du changement d’habitude

Évidemment le risque est de rencontrer des réticences quand à ce changement, sous prétexte de la difficulté à ré-apprendre ou d’une tradition à sauvegarder. Or, et on peut faire le parallèle avec la langue, tout système évolue et doit s’adapter aux changement de son environnement, des signes (ou des mots) disparaissent tandis que d’autres doivent être créés pour répondre à de nouveaux besoin. Enfin certains signes (ou mots) changent de sens. Auparavant le mot pour signifier « renard » était goupil, puis suite à la publication du Roman de Renart, le mot goupil a été petit à petit supplanté par le nouveau mot renard que nous connaissons (car un des personnage du Roman est un goupil se prénommant Renart). Rien n’empêche de faire de même avec les deux symboles qui nous intéressent. On peut envisager une période de transition présentant les deux formes cote à cote afin de contenter les plus conservateurs des usagers de la route. Si on propose des signes plus adaptés au contexte contemporain, et qui sont évidemment bien conçus, l’adoption se fera sans anicroche puisqu’elle paraitra comme logique.


  1. «Signalisation routière en France», Wikipédia source
  2. «Panneau de signalisation routière en France», Wikipédia source
  3. «Signalisation routière» (thème), routes.fandom.com source
  4. Arrêté du 22 octobre 1963 relatif à la signalisation routière, Journal Officiel de la République Française, 28 décembre 1963 source pdf
  5. «Convention de Vienne sur la signalisation routière», Wikipédia source
  6. «Accord européen de Genève sur la signalisation routière», Wikipédia source
  7.  
  8. La totalité des images sont issues de wikimedia commons. Le tracé du symbole du panneau A8 de wikimedia présenté ici est légèrement différent du panneau réel, veuillez m’en excuser.

The Emoji Movie

22/01/2021

Dans le cadre de mon Master j’ai écrit un mémoire qui s’intéressait aux icônes, indices et symboles dans l’écriture. De manière assez naturelle je me suis donc intéressé, le temps d’un chapitre, aux fameux emojis qui peuplent nos messages sur les réseaux sociaux notamment. Circonstance fortuite, un film d’animation centré sur ces emoji est sorti peu de temps avant. Ayant un fort a priori sur la qualité intrinsèque du film je l’ai donc boudé, en pensant qu’il n’apporterai rien à ma recherche. Plus de trois ans plus tard j’ai donc rattrapé ce film.

À propos du film

The emoji movie, en version française Le monde secret des emojis, est un film d’animation réalisé par Tony Londis, produit par Sony Production et sorti en août 2017 aux États-Unis et en octobre de la même année en France. Il engrange presque 218 millions de dollars au box office pour un budget initial de 50 millions, un score honorable donc. Du côté de l’appréciation du film les choses sont plutôt catastrophiques, tant du côté critique que public, avec un score sur Rotten tomatoes qui sont respectivement à 7% et 37%. Comme un pieds de nez, le consensus critique, en lieu et place d’un court texte, affiche simplement l’emoji 🚫, ce qui donne le ton. Et pour l’histoire ? Et bien le film se concentre du Gene, dit « Meh », puisqu’il représente l’emoji 😒. Ce dernier rêve d’intégrer le clavier emoji de sa ville de Textopolis, située dans l’application de messagerie d’un smartphone. Ce travail serait un moyen de prendre de l’importance dans la société et de peut-être l’emoji favoris de l’utilisateur. Dans ce monde, chaque emoji a une expression défini, un rôle prédéterminé, or Gene, contrairement à ses semblables est capable d’utiliser de nombreuses expressions. Cette particularité sera à l’origine son « app-venture » parsemée d’embûches dans ce monde qui le considère comme un bug à éliminer. Heureusement son ami ✋ (high five / tope-là) et une mystérieuse hackeuse nommée rebelle viendront l’aider à accomplir sa quête et à sauver le monde contenu dans le smartphone.

Ça vaut le coup ?

Clairement le film ne casse pas des briques. Techniquement c’est plutôt solide, mais il souffre de la comparaison avec les films d’animation surfant sur la culture pop qui avaient des directions artistiques ou des spécificités d’animation plus poussées tel que Wreck it Ralph ou le techniquement impressionnant The Lego Movie. Il surfe sur la vague de ces films qui depuis quelques années exploitent la culture pop/geek, avec plus ou moins de succès, comme l’avaient fait les deux films cités plus haut, Pixels, ou encore Ready player One. Côté histoire, et bien c’est une quête initiatique comme on en voit souvent : un jeune garçon qui cherche sa place dans l’univers, il se découvre une capacité particulière et celle-ci va le forcer à accomplir une série de taches pour comprendre qui il est et enfin s’assumer, clé pour pouvoir sauver le monde. Il sera aidé pour cela d’un side-kick rigolo et d’une femme à la fois belle, mystérieuse et puissante. Ensemble ils renverseront l’ordre établi et seront à l’origine d’un renouveau dans leur monde. Côté scénario certains choix des personnages sont là pour faire avancer, ou retarder l’histoire, par exemple plutôt que de contourner une application pour atteindre un objectif, comme il le feront ensuite, il vont devoir faire face à une épreuve en traversant un application. Ceci se révèlera inutile évidemment puisque qu’ils perdront du temps et en terme de la quête principale, repartiront d’un point antérieur. L’antagoniste principal est cliché, et on le détecte dès sa première apparition. Clairement on est pas là pour trop réfléchir, et c’est dommage, le fait que le film soit destiné aux enfants ne rattrape en rien cela.

Et pour ce qui est de l’apport sur les emojis ?

Si j’avais un vague espoir de pouvoir accéder à un sous texte qui pourrait critiquer notre société hyper connectée ou des apports sur l’histoire des emojis, je fus servi, mal. D’abord il y a les clichés éculés des troll représentés en geek boutonneux à cheveux gras, les spams qui ont des voix de femme qui ne font que parler sans arrêt, les jeunes tellement scotchés à leurs écrans qu’ils se bousculent faute de regarder où il marche. Ensuite le film est un pub géante. Certes cela reflète une forme de réalité, mais des allusions plus fines auraient tout aussi bien marché, voire des parodies de marques que tout le monde aurait pu identifié. Évoquons enfin le personnage de femme forte et libre qui cache un « secret » sur sa véritable nature, qui veut s’émanciper de son rôle prédéfini dans la société. C’est amené avec des gros sabots, mais je suppose que ça rempli la caution féministe de bon ton du film. Bref, le film ne fait pas dans la subtilité. Côté apport sur l’histoire des signes et des emojis tout est réglé en 3 scènes, une scène montrant des hiéroglyphes, un seconde scène ou il en est question de manière directe, un gag sur les émoticônes, ancêtres des emojis actuels qui sont représentés comme des personnes âgées. Et bien évidemment les blagues plus ou moins vaseuse avec l’emoji 💩 et autres combinaisons d’emojis qui doivent nous faire rire. Par contre peu de choses sur les emojis dont le sens original est détourné, qui auraient pu être glissées subtilement, ouvrant un lecture plus adulte : 🍑 + 🍆 = 💦 ? Évidemment, il n’est pas question non plus d’un moindre regard sur les questions de société soulevées par le biais des emojis, et les aspects politiques qu’ils peuvent invoquer. Je pense ici à la censure du drapeau taïwanais par pression chinoise sur les claviers des utilisateurs hongkongais (ici), ou encore la polémique sur l’apparition d’un soi-disant emoji anti LGBT (ici). Au delà de leurs formes simples, les emojis sont dans une certaine mesure des témoins des tensions sociales ou politiques de nos sociétés, cela aurait coloré le film de manière intéressante si ces thèmes avaient été évoqués en sous-texte.

Bref je n’ai pas loupé grand chose en l’écartant de mes recherches à l’époque de mon mémoire. Et si vous voulez apprendre des choses utiles sur les emojis en gardant un ton assez ludique, lisez The Emoji Code, de l’ancien professeur de linguistique Vyvyan Evans, aux éditions O’Mara Books.


  1. «The Emoji Movie», wikipedia.org source
  2. «The Emoji Movie», Rotten Tomatoes, source
  3. The Emoji Code, Vyvyan Evans, Michael O’Mara Books, 2017.

Signalisation routière multilingue

Vivant en Bretagne, je suis souvent confronté à des panneaux de signalisation routière bilingue français/breton. Cette pluralité me semble tout à fait justifiée puisqu’elle permet la mise en valeur de la particularité culturelle locale. D’un certain point de vue elle participe à la sauvegarde des langues régionales et locales françaises.

Signalisation bilingue à Quimper.
Signalisation bilingue à Quimper.

Hiérarchisation supposée des langues

Le fonctionnement de ce bilinguisme est simple : le français est placé en premier, au dessus, et le breton est placé ensuite, en dessous, dans une variante moins grasse et italique du caractère typographique, parfois le texte régional est dans un corps légèrement supérieur. Le fait de mettre en premier le français, puis la variante régionale en dessous est plutôt normal, la langue officielle de la France étant le français uniquement, il paraît logique que le français soit le premier élément affiché. On peut débattre de cet état de fait, mais ce n’est pas la question ici. Cependant, la mise en graisse plus légère, la mise en italique et l’éventuel changement de corps me semblent moins justifiées. La hiérarchie d’ordre français puis langue régionale se suffit à elle-même. L’italique, par convention typographique, est souvent utilisée pour insérer au sein d’un texte un passage (souvent quelques mots) en langue étrangère. Devons-nous considérer le breton (ou le corse, ou le basque) comme une langue étrangère, en France ? Ceci n’est guère satisfaisant puisque ces langues sont des héritages culturels de notre pays, elles n’y sont pas étrangères à proprement parler. On peut rétorquer que l’italique est aussi une marque typographique de l’emphase dans une texte, mettant dans le cas qui nous intéresse en avant la tradition langagière locale. Je peux l’admettre, mais dans ce cas, pourquoi, en plus de l’italique, mettre le texte en langue régionale dans un corps moins gras que le français ? Cela semble beaucoup pour différencier deux variantes d’une même information : en dessous et en italique et dans une graisse plus claire. Le français, langue officielle, apparait alors visuellement plus importante, en écrasant sa variante régionale, est-ce donc là le signe d’une volonté politique ? En tout cas, l’italique ne serait pas d’un usage réglementaire dans le cas qui nous préoccupe :

«Les caractères italiques de type L4 sont utilisés pour les inscriptions sur les panneaux C14 […] . Les caractères de type L4 sont également utilisés pour les inscriptions secondaires ou complémentaires sur les panneaux de type D et EB.»

Instruction interministérielle sur la signalisation routière du 22 octobre 1963, première partie (version du 16/04/2019), p. 29

Les panneaux de type D étant les panneaux de direction et les panneaux EB les panneaux d’entrée des communes. L4 est le nom du caractère typographique italique utilisé dans la signalisation routière française. D’après ce texte l’italique doit être utilisé uniquement pour des informations secondaires sur ces panneaux. Doit-on considérer un texte en langue régionale comme une information secondaire et non pas comme une information principale ? La notation bilingue occupe à priori un certain flou législatif et normatif : la langue française doit forcément être présente, et son installation est normée, mais rien ne s’oppose à l’ajout de versions en langues régionales, qui est tolérée voire encouragée, la jurisprudence allant en ce sens si l’on en croit cet arrêt de la Cour administrative de Marseille, datant de 2012.

Faciliter la lecture ?

On pourrait arguer que la nette séparation visuelle entre les éléments en langues différentes permet de faciliter la lecture, et de guider les personnes dans leur recherche d’informations, les artifices typographiques cités précédemment étant les outils de cette lisibilité. Seulement des pays qui utilisent une notation bilingue, il y en a beaucoup. Et dans de nombreux cas il n’est pas fait de distinction typographique entre les langues, mise à par la hiérarchisation de position. Dans l’état du Nouveau-Brunswik (Canada), les panneaux stop possèdent à la fois le texte en anglais «stop», et (en dessous) le texte en français «arrêt». Même chose en Belgique où la particularité des langues utilisées permet même des composition de texte en miroir avec le français en premier puis le néerlandais ensuite [image correspondante]. Il en va de même sur certains éléments de signalétique en Irlande du Nord, où l’anglais et l’irlandais se mêlent, avec toutefois l’irlandais en première position dans ce cas, ce qui n’a rien d’anodin politiquement.

Signalisation bilingue à Bruxelles.

Les canadiens, les belges et les anglais savent-ils mieux lire l’information que nous ? Probablement que non, notre œil parvient sans mal à balayer un texte et lire ce qu’il connait tout en ignorant celui qu’il ne peut déchiffrer. Il s’agit simplement d’une habitude de lecture qu’il est tout à fait aisée de prendre, ces deux exemples en étant un indice. Et puis cela permet, pour peut qu’on s’y intéresse, d’acquérir du vocabulaire de l’autre langue, ce qui me semble un atout. Certaines études s’intéressant à cette question donnent des résultats variés, avec tantôt aucun effet particulier du bilinguisme (ici), tantôt un réflexe de réduction de vitesse ou une diminution des performances de conduite dans le cas d’une forte densité d’informations à lire (ici ou ici). Difficile donc pour moi de donner une conclusion définitive, mais il semble que ce soit plutôt la densité des panneaux à lire qui pose problème, et finalement assez peu leur bilinguisme, la question reste donc ouverte.

Plusieurs langues et plusieurs alphabets

Là où le multilinguisme peut poser problème est quand il s’agit de mêler des langues utilisant des alphabets différents. Mélanger des textes en français et bretons qui utilisent l’alphabet latin n’est pas si compliqué, mais lorsqu’il s’agit de mêler l’abjad arabe, l’alphabet latin et l’abjad tifinagh (alphabet berbère) dans un même panneau, c’est une tâche bien moins aisée. Du fait de leur graphie différente, il est difficile, voire impossible, de rendre ces trois systèmes de manière cohérente et homogène visuellement.

Panneau trilingue dans la province de Tiznit, au Maroc.

Dans l’image si dessus le français paraît plus noir visuellement et compact ; par sa construction, l’arabe est particulièrement noir sur sa ligne de connexion horizontale ; le Tifinagh lui, étant plus aéré, parait plus clair malgré un encombrement vertical plus fort que l’arabe. Ces différences formelles délimitent à elles seules les trois langues et ne nécessitent donc pas d’outils typographiques supplémentaires, qui de toutes façon n’auraient pas lieux d’être puisque ces alphabets ne possèdent pas les mêmes outils : système bilacaméral du latin, styles de l’arabe, variantes italiques et obliques, etc. Le Maroc ou l’Algérie sont deux pays qui font des efforts dans le sens du multilinguisme inscrit dans la loi, formalisation de leur héritage culturel. Que dire également de la signalétique frontalière, ou de celle présente dans des hub internationaux, tels que des aéroports ou des gares ? À l’aéroport Charles de Gaulles, les langues sont dans le même corps, la même graisse, mais en blanc pour le français, et jaune pour l’anglais. Pour ceux voulant explorer l'aspect sociologique de la signalétique et les problèmes liés à la hiérarchisation de l'information, je conseille la lecture de Petite sociologie de la signalétique – Les coulisses des panneaux de métro, par les chercheurs Jérôme Denis & David Pontille.

Que penser de notre système français ?

Selon moi, et cet avis n’est pas celui d’un expert en signalétique, en typographie ou en histoire, la sur-différenciation adopté dans notre pays n’est pas tant une histoire de facilité de lecture qu’une volonté politique de voir la France comme un tout uniforme, avec une seule culture, une seule histoire, et donc, évidemment, une seule langue. Les arguments pour défendre cet état de fait me semble bien pauvres face à la réalité de notre nation, qui n’a jamais été un ensemble constant et homogène. La transposition en signalétique l’est encore moins puisqu’elle se base sur des artifices typographiques empilés en excès. Mais la législation française n’empêche pas non plus l’usage de langues régionales, en sus du français, c’est même, jusqu’à un certain point, encouragé. On peut néanmoins regretter l’absence d’une formalisation claire, inscrite dans la loi, des règles de présentation et de mise en forme de ces éléments qui permettraient de mettre la langue française et les langues régionales dans un rapport formel moins hiérarchique et plus complémentaire : si l’on peut écrire les noms de rues avec les mêmes règles typographiques pour le français et le breton, pourquoi ne pas en faire de même pour les panneaux de direction ? Les solutions graphiques et typographiques ne manquent pourtant pas.


  1. «Signalisation routière bilingue», Wikipédia source
  2. «Multilingual road signs are crucial for cultural inclusivity», Wilson Wen, the-peak.ca, 23 février 2015 source
  3. Numéro complémentaire du Journal Officiel de la République Française, 7 avril 1982, pp. 4-15 source (pdf)
  4. Instruction interministérielle sur la signalisation routière du 22 octobre 1963, première partie (version du 16/04/2019), p. 29 source (pdf)
  5. «Réglementation autour de la signalétique bilingue dans une commune», Benjamin Assié, CIRDOC - Institut occitan de cultura, occitanica.eu, 2015 source
  6. «Bilingual signs 'no danger'», BBC News, 5 Décembre 2000 (archive) source
  7. «Evaluating the effects of bilingual traffic signs on driver performance and safety», S. L. Jamson & al., Ergonomics, 15 Décembre 2005 source
  8. «Driving simulator study of the comparative effectiveness of monolingual and bilingual guide signs on Chinese highways», Yanqun Yang & al., Transportation Research Part F: Traffic Psychology and Behaviour, Volume 68, Janvier 2020, Pages 67-78 source
  9. «Styles Calligraphiques arabes», Wikipédia source
  10. «Les 4 meilleurs styles de calligraphie arabe», muslim-mine.com source
  11. «Tifinagh», Wikipédia source
  12. Petite sociologie de la signalétique – Les coulisses des panneaux de métro, Jérôme Denis & David Pontille, Presse des Mines, 2010.
  13.  
  14. La totalité des images sont issues de wikimedia commons