Histoire universelle des chiffres, Georges Ifrah, 1981.

À propos de l’auteur

Georges Ifrah (1947-2019), fut tout d’abord professeur de mathématiques. Après qu’un de ses élèves lui demanda d’où venait les chiffres, il fut pris au dépourvu : il n’avait aucune idée d’où venait les chiffres. Il décida donc d’arrêter son travail pour se lancer corps et âme dans la recherche sur l’histoire des chiffres, afin de pouvoir répondre à toutes ces questions naïves mais néanmoins importantes. Il voyagea alors aux quatre coins du monde pour étudier les sources historiques et questionner les spécialistes du domaine. Le fruit de ce travail fut publié en 1981 par les éditions Seghers sous un titre qui donne le ton : Histoire universelle des chiffres – Lorsque les nombres racontent les hommes.

Un (immense) ouvrage

L’édition que je possède (l’édition originale publiée chez Seghers) est d’un format similaire à celui d’un dictionnaire : 175×242 mm pour 570 pages, en corps 10. Détail étonnant, le livre est étonnamment léger comparé à d’autres livres d’un gabarit similaire. Découvert auprès de vendeurs de livres d’occasion, ce livre, avec sa couverture brillante tri-chrome noir, argent et or, attire clairement l’œil.

La courverture de l’ouvrage en trichromie noir–or–argent
La courverture de l’ouvrage en trichromie noir–or–argent

Respectant scrupuleusement son titre, l’ouvrage revient, semble-t-il, de manière exhaustive sur l’histoire de chiffres et de la numération, de l’invention du concept même de numération jusqu’à l’aboutissement de la numérotation actuelle basée sur les chiffres indo-arabe (les chiffres «arabes» nous ont effectivement été transmis par les arabes, mais ils les ont hérités des indiens). On apprend entre autres quel est le point commun entre des tas de petits cailloux, le dénombrement, les caillots sanguins ou encore pourquoi nous comptons le temps en base 60, faisons des maths en base 10 mais en gardant, du moins en France, «quatre-vingts» pour 80, et pas «octante», pourtant plus en accord avec le système. L’ouvrage fait évidemment le tour de l’ensemble des systèmes de dénombrement ainsi que les systèmes d’écriture associés : toutes les cultures – actuelles ou disparues – y passent et c’est extrêmement enrichissant de découvrir des cultures par ce biais.
Jusqu’au-boutiste, Ifrah a lui-même réalisé l’ensemble des schémas et illustrations présents dans l’ouvrage, d’après des modèles existant ou pour mettre en image son propos. Un énorme travail, puisque l’on trouve des schémas, documents iconographiques, ou tableaux de données toutes les deux pages au minimum.

pp.38-39 : dénombrer avec ses mains.
pp.38-39 : dénombrer avec ses mains.
pp.132-133 : utilisation du boulier en Chine.
pp.132-133 : utilisation du boulier en Chine.
pp.266-267 : reproduction d’une stèle gravée et une page de titre
pp.266-267 : reproduction d’une stèle gravée et une page de titre

Avec ses 600 pages, à peu de choses près, cet ouvrage est tout bonnement impressionnant tant il foisonne de connaissances sur les chiffres au sens large. Au point qu’honnêtement il est difficile d’en arriver au bout tant le livre devient parfois une liste de références mises bout à bout. On ne peut clairement pas critiquer Georges Ifrah, réellement passionné (probablement de manière compulsive) au point de tout écrire et décrire dans cet ouvrage. En vérité, l’ouvrage est tellement dense qu’il est difficile de pouvoir assimiler son contenu, pourtant extrêmement éclairant sur l’évolution des cultures humaines et de leurs développements. Un conseil donc : il vaut mieux lire cet ouvrage par petits morceaux sous peine de surchauffer, ce qui fut mon cas.
Malgré cette difficulté d’accès, le succès fut au rendez-vous pour cet auteur puisque que son ouvrage a été plusieurs fois ré-édité et traduit dans de nombreuses langues. Avide de savoir, Ifrah va alors écrire un second volume, sorti en 1994, orienté sur l’essor de l’informatique et son utilisation des chiffres. Son travail aurait été utilisé par une génération de professeurs voulant parfaire leurs connaissances et les transmettre à leurs élèves. Le travail d’Ifrah a également été cité dans l’article «100 or so Books that chape a Century of Science», paru dans la revue American Scientist en 1999.

La communauté scientifique en émoi

Tout ceci est cependant trop beau pour être vrai. Bien qu’il est indéniable que l’intérêt d’Ifrah pour la question des chiffres est sincère, et que le succès public fut au rendez-vous, de nombreuses critiques se sont élevées contre son travail : des experts français ont pointés les nombreuses approximations de l’ouvrage, les erreurs de datation, voire des allégations fantasques basées sur aucune données scientifiques, quand celles-ci ne sont pas purement et simplement ignorées ou déformées par l’auteur, même s’il est difficile de dire s’ils s’agit d’oublis de bonne fois ou d’écartements conscients. Malgré ces critiques nombreuses, il semblerait qu’Ifrah n’ai jamais corrigé son ouvrage, alors même que les ré-éditions successives aurait pu le permettre. Joseph Dauben, historien des sciences, a rédigé deux articles (en anglais) publié dans le magazine de la Société américaine de mathématiques compilant les principales critiques émises à l’encontre des deux volumes d’Histoire universelle des chiffres et de son auteur.

Qu’en dire alors ? Si le sujet des signes vous intéresse tout comme moi, et plus particulièrement celui des chiffres et de leur histoire, il est probable que vous ayez envie de vous procurer cet ouvrage, somme toute fort enrichissant. Tout n’est pas à jeter dans cet ouvrage, mais restez conscient qu’être une personne passionnée ne fait pas de vous un expert scientifique (dans le sens de la méthodologie scientifique) de votre sujet de prédilection, et Georges Ifrah, malgré toute sa bonne volonté, en est un exemple malheureusement criant, qui n’as pas su accepter les critiques et améliorer son travail.


  1. Georges Ifrah, Histoire universelle des chiffres – Lorsque les nombres racontent les hommes, Éditions Seghers, Paris, 1981.
  2. « Georges Ifrah », wikipedia.org source
  3. « The 100 or so Books that shaped a Century of Science », Philip and Phylis Morrison, American Scientist Volume 87, No. 6, November-December 1999. source
  4. Bulletin de l’Association des professeurs de mathématiques et de l’enseignement publique, n°398, Avril-Mai 1995. source
  5. Joseph Dauben, « Book Review: The Universal History of Numbers and The Universal History of Computing (part 1) », Notices of the AMS, vol. 49, no 1,‎ janvier 2002, p. 32-38 source  (pdf)
  6. Joseph Dauben, « Book Review: The Universal History of Numbers and The Universal History of Computing (part 2) », Notices of the AMS, vol. 49, no 2,‎ février 2002, p. 211-216 source (pdf)