[Ehmay Ghee Chah] A Universal Second Language, Elmer Joseph Hankes, 1992

À propos de l’auteur

Elmer Joseph Hankes (1913-2012), d’après le peu d’informations que j’ai pu trouvé, arrive à Minneapolis (Minnesota, USA) dans les années 1940 comme ingénieur mécanique. Il dépose divers brevets dans le domaine des machines permettant la correction automatiques des tests standardisés. Ce qui nous intéresse plus particulièrement ici est son travail d’invention d’une langue secondaire et universelle, qu’il nomme EhmayGheeChah et qui signifie « langue secondaire », tout un programme donc, qui se déploie dans une édition préliminaire éditée en 1992 : EhmayGheeChah A Universal Second Language.

Un livre sorti des collections

Cette édition préliminaire a un format assez commun de 160×233 mm pour 174 pages, avec une couverture rigide en papier gaufré noir, avec son titre encré sur le dos et deux papiers imprimés et collés pour faire office de 1re et 4e de couverture. L’édition présentée ici provient de la Hillsboro High Library (Nashville, USA), sous la référence 499.99 HAN n°222827. Cet ouvrage a été sorti des collections à une date non précisée comme l'indiquent les deux mentions « withdrawn » tamponnés sur la première page et sur la pochette accueillant la fiche d’emprunt. Je m’avancerai à dire que cette sortie du catalogue est possiblement due au fait que le livre n’a apparemment jamais été emprunté, puisque la carte d’emprunt est vierge et semble de la même époque que la sortie du livre.

La courverture de l’ouvrage avec le papier imprimé collé sur la couverture

Une édition pour la recherche

C’est précisé dès le titre intérieur, cette édition préliminaire n’est destinée qu’à la recherche, puisqu’une première édition définitive était prévue pour le quatrième semestre de l’année 1993, édition définitive dont je n’ai pas trouvé trace lors de mes recherches. Le livre est découpé en 5 parties matérialisées par une marque visible sur sa tranche. On a dans un premier temps une présentation générale du projet et des principes de construction de ce système de communication. Viennent ensuite des tableaux de construction de mots suivi par deux parties de vocabulaire général par thèmes puis par ordre alphabétique. On finit par des appendices complétant le projet et ses futurs développements. Cette édition devait à l’origine être accompagnée d’un cassette audio permettant d’écouter Elmer Hankes parler dans sa langue, pour nous permettre d’en apprendre la prononciation, mais je n’ai que le livre. En somme cet ensemble était à la fois la présentation d’un projet et un guide d’apprentissage de l’EhmayGheeChah.

Structure de la langue

La proposition de Hankes est basée sur un construction proche des hiéroglyphes égyptiens en ce qui concerne les chiffres : un signe représente à la fois un mot (un chiffre) et a également une valeur de phonème. Les chiffres sont un calque des chiffres indo-arabes, avec une nouvelle prononciation. Les lettres sont quand à elles des signes inventés, construites sur un principe monocaméral modulaire assez rigide : chaque lettre possède une barre verticale à laquelle peuvent s’ajouter un ou plusieurs traits horizontaux sur le haut, le milieu ou le bas de cette barre, à sa gauche ou sa droite. Des points pouvant se placer sur quatre positions définies (2 à gauche, 2 à droite) viennent compléter la construction. D’autres signes divers (ponctuation, notes tonales, etc.) terminent l’ensemble. Les barres horizontales ne peuvent se placer que d’un côté à la fois, les 20 voyelles ont des barres à droites et les 20 consonnes ont des barres à gauche. On peut rapprocher cette construction avec le système numéraire cistercien, dont vous pourrez retrouver une vidéo proposée récemment par Benjamin Brillaud. Les mots de base sont composés de trois syllabes, les deux premières permettant d’identifier la thématique linguistique du mot, par exemple les actions, les mathématiques, les couleurs, etc. La construction est donc emprunte d’une rigueur toute mathématique, ce qui n’a rien d’étonnant avec le passif d’ingénieur de l’auteur, le fait qu’il cherche également par ce langage à faciliter l’OCR, la communication homme-machine et l’idée que l’on se fait d’une langue universelle, qui doit être basée sur des principes éminemment logiques.

pp.4-5 : la structure de la langue, son alphabet et ses divers signes.
pp.6-7 : les signes étrangers et le système de dénombrement.
pp.68-69 : une double page du vocabulaire préliminaire.

L’utopie du langage universel

Difficile de ne pas penser à cette utopie plutôt ancienne de la création d’une langue de zéro, construite sur des bases logiques qui ferait d’elle une langue secondaire universelle (on parle alors de pasigraphie), voire pour les plus ambitieux une langue mondiale unique venant reconnecter tous les Hommes. On retourne au mythe de Babel. Mis à part l’Esperanto, qui connait un certain succès, force est de constater que cette utopie ne s’est jamais vraiment matérialisée, les diverses propositions de langues universelles restant pour la plupart des curiosités ou des expérimentation de fiction, telle que le Rapid Language que le collectif Normals développe et qui unifie les humains et l’internet (appelé chez eux le stream). Au final c’est l’anglais qui s’est peu à peu imposé comme une langue internationale, à défaut d’être à proprement parler une langue universelle. Elmer Hankes est sur ce point assez pragmatique, il reconnait la difficulté de ce travail, mais reste néanmoins extrêmement confiant sur sa réussite puisqu’il a fondé dans le même temps la Fondation Hankes pour supporter l’EhmayGheeChah, que le design des caractères et déposée par brevet et que cette édition préliminaire a été éditée à 10 000 exemplaires, ce qui me semble un peu excessif pour ce type de projet dans les années 1990. Il revient plusieurs fois sur les progrès dont pourraient bénéficier la société grâce à son language, qu’il qualifie lui-même de « poli », qui permettrait d’unifier les hommes, et c’est pourquoi les quatre premiers mots créés sont please, excuse me, thanks et welcome.

Il y a une forme d’ambiguïté dans ce projet basé sur une volonté louable : un goût pour la liaison et la paix entre les Hommes. Pourtant c’est un projet breveté, conçu, diffusé et développé par un auteur omnipotent qui ne semble pas avoir pris conscience de toutes les tentatives similaires précédentes qui se sont conclues par des échecs plus ou moins fracassant. Le peu d’informations que j’ai pu glané ne permettent pas réellement de saisir l’impact de ce travail, s’il a eu, au moins pendant un court moment, une certaine reconnaissance publique et s’il a été investi par des organisations, comme cela avait été le cas avec la sémantographie de C. K. Bliss. Trente ans après, l’EhmayGheeChah semble n’avoir été qu’une étoile filante dans le paysage des pasigraphies.


  1. Elmer J. Hankes, Ehmay Ghee Chah – A Universal Second Language – preliminary edition, The Hankes Foundation, Minneapolis, 1992
  2. «Elmer Joseph Hanks», startribune.com source
  3. «Elmer Joseph Hanks», prabook.com source
  4. Arika Okrent, In the Land of Invented Languages, Spiegel & Grau, New-York, 2010
  5. «Système cistercien de notation numérique», wikipedia.org source
  6. «Rapid Language», Normals, normalfutu.re source & source